Hongrie : S.O.S gauche crédible

Gordon Bajnai, Ferenc Gyurcsany, Attila Mesterhazy, la gauche hongroise, divisée, se cherche toujours un champion pour affronter Viktor Orban. Crédit photo : Hir24.hu.

La « gauche » hongroise, plus que jamais divisée à quelques semaines des législatives, se cherche toujours un champion pour affronter Viktor Orban. Crédit photo : Hir24.hu

Alors que le Mur tombait, ils ont tourné casaque et encouragé l’économie de marché. Les ex-« socialistes du goulasch », devenus désormais socio-démocrates UE et FMI-compatibles, paient cash leur transformation dans les urnes.

Projetons-nous au printemps qui vient. Après une campagne législative d’une faiblesse inégalée, la dite « opposition démocratique » s’incline largement contre Viktor Orbán. Comme en 2010, le premier ministre sortant décroche 53 % des voix et la majorité absolue à l’Assemblée. Le MSZP (socialiste), 19 %, est talonné par le Jobbik et essuie son deuxième revers consécutif. Politique-fiction ? Non. Scénario largement envisageable.

La descente aux enfers des « socialistes » hongrois a commencé à Balatonöszöd, sur les bords du très branché lac Balaton. Le 26 mai 2006, juste après avoir défait Viktor Orbán, Ferenc Gyurcsány torpille ses compères à la tribune. « Nous avons merdé […]. Personne en Europe n’a fait de pareilles conneries […]. Il est évident que nous avons menti tout au long des dix-huit derniers mois ». Il pensait l’examen de conscience privé à 100 %. Erreur : une tempête médiatique se préparait à deux pas de la calme « mer hongroise ».

Car le 17 septembre, le discours est relayé sur les ondes. Explosion de colère. Des milliers de manifestants convergent vers la radio-télévision nationale. Le « menteur » doit partir. Les locaux sont envahis. « Les heurts, extrêmement violents, ont fait plus de 150 blessés. La Hongrie n’avait plus connu ça depuis 1956 et l’insurrection contre les Soviétiques. Ça a été un choc terrible. Gyurcsány a sauvé sa tête par un vote de confiance », raconte Pierre Waline, spécialiste des pays de l’Est ayant assisté à la scène.

Ivres de rage après avoir entendu le discours de Gyurcsany, certains manifestants n'ont pas hésité à prendre d'assaut le siège de la radio-télévision nationale. Crédit photo : Balint Gilicze.

Ivres de rage après avoir entendu le fameux discours, certains manifestants ont tenté de prendre d’assaut le siège de la radio-télévision nationale. Crédit photo : Balint Gilicze.

« Lost in Transition »

Dix-huit ans plus tôt, le gouvernement de Miklós Németh avait amené la Hongrie vers la démocratie. Perestroïka à Moscou sous Gorbatchev, communisme agonisant après quatre décennies de pouvoir confisqué, lobbying intensif des « socialistes réformistes », retour des forces politiques, l’Est se dirigeait tout droit vers le changement. Le triomphe du Forum Démocratique Hongrois (centre-droit) aux premières élections libres, en avril 1990, en est la suite logique. Son leader, Joszef Antall, devient chef du gouvernement.

La « gauche » repart de zéro. Avec un contingent affaibli (10 % des voix), le parti socialiste hongrois, qui n’est officiellement plus « ouvrier » depuis octobre 1989, entame sa mutation. « Les dirigeants sont restés les mêmes. Mais d’un point de vue purement idéologique, le MSZP s’est converti à la social-démocratie, tournant définitivement le dos à un héritage communiste déjà sensiblement écorné au cours des années 1980 », explique Kornélia Magyar, directrice du think-tank Magyar Progresszív Intézet.

La divine surprise intervient en 1994 lorsque Gyula Horn, ex-ministre des affaires étrangères de Németh, accède aux responsabilités. Horn, le fervent défenseur de la cause marxiste, qui, le 27 juin 1989, a coupé les barbelés du Rideau de Fer en mondovision. Un symbole politique vite enterré par la réalité économique. Plan de rigueur Bokros engagé en 1995, vague de privatisations, cohorte de multinationales étrangères débarquant en terre magyare, la libéralisation à marche forcée de la Hongrie gonfle l’hostilité de l’opinion.

C’est ainsi qu’Orbán, déjà champion autoproclamé des intérêts magyars, fait un tabac parmi des concitoyens découvrant le chômage et ulcérés par les multiples amabilités envers l’Ouest. D’où sa victoire, serrée, mais avérée, au scrutin de 1998. « La Fidesz a gagné car elle a accaparé à la fois la question nationale et sociale, totem de la gauche. Dès lors, comment voulez-vous parler de parti vraiment « socialiste » en Hongrie ? », interroge un ancien collaborateur de Gyula Horn souhaitant garder l’anonymat.

Décédé en juin 2013, Gyula Horn est resté célèbre pour avoir coupé les barbelés du Rideau de Fer. Son mandat de premier ministre, en revanche, n'a guère marqué les esprits. Photo : NYTimes.com

Décédé en juin dernier, Gyula Horn s’est fait connaître à l’Ouest en coupant les barbelés du Rideau de Fer devant les caméras du monde entier. Son mandat de premier ministre, en revanche, n’a guère marqué les esprits sur les rives du Danube. Photo : NYTimes.com

Un divorce consommé

Le retour dans l’opposition est douloureux. Les ex-communistes et dissidents libéraux regardent Orbán, 35 ans, s’amuser avec Jacques Chirac au Mondial de foot en France, parachever l’adhésion de la Hongrie à l’OTAN (1999) votée à 85,45 % par référendum en novembre 1997 et ramener la dette publique à 52 % du PIB. En somme, incarner aux yeux des huiles occidentales le renouveau d’une vie politique post-démocraties populaires où plane l’ombre des apparatchiks renversés par la « Grande Secousse » de 1989-1990.

Mais en 2002, contre toute attente, Orbán est vaincu sur le fil (1 %) par Péter Medgyessy. Là encore, un « rouge » repenti, passé par tous les paliers aux Finances. Mais surtout, un banquier, ex-patron de la filiale hongroise de Paribas au début des années 1990. Un pur produit de la nouvelle « gauche caviar » magyare, massivement reconvertie dans les affaires après la fin de l’URSS. Et qui, malgré son prisme social et dépensier, se rapproche plus du New Labour de Tony Blair que du bolivarisme de feu Hugo Chavez.

Son successeur, Ferenc Gyurcsány, ayant demandé et obtenu sa tête en août 2004, est du même acabit : président des jeunes communistes, puis entrepreneur social-libéral devenu 50ème homme le plus riche du pays en 1992. Le coup de sang de Balatanöszöd et l’effondrement de l’économie locale ont eu raison du « camarade » Gyurcsány. Gordon Bajnai, appelé à la rescousse en avril 2009 pour endiguer les effets de la crise, est lui resté dans les mémoires comme un Monti hongrois, télécommandé par Bruxelles, et dont l’escouade de technocrates ne proposait rien d’autre que de se serrer la ceinture.

En août 2004, moins de deux ans après son élection, Péter Medgyessy a été poussé à la démission par ses "alliés" libéraux. Crédit photo : Origo.hu.

En août 2004, moins de deux ans après sa nomination à la tête du gouvernement, Péter Medgyessy a été poussé à la démission par ses « alliés » libéraux. Crédit photo : Origo.hu.

« Toute la faiblesse du parti et de ses dirigeants a été exposée au grand jour. […] Ils ne furent capables ni de gagner le nécessaire soutien du peuple en faveur d’inévitables mesures d’austérité, ni d’être suffisamment forts pour contraindre l’élite économique d’accepter un minimum de solidarité avec les personnes les plus touchées par la crise », analysait sans détour Gábor Egry, chercheur associé à l’Institut d’histoire politique de Budapest, dans un article publié en novembre 2009 sur le site de la Revue Socialiste.

Avec trois prétendants déclarés (Mesterházy, Gyurcsány, Bajnai) qui passent leur temps à s’écharper, des partisans éparpillés entre MSZP, Coalition Démocratique et Ensemble 2014, des écologistes insignifiants, une crédibilité économique plombée par un rapport douteux à l’argent et des dépenses inconsidérées, les « progressistes » hongrois ont beaucoup de souci à se faire pour l’échéance d’avril-mai. Les meilleurs sondages leur donnent, au total, 25 %. Vu comme ça, Viktor Orbán peut dormir sur ses deux oreilles.

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Une réflexion au sujet de « Hongrie : S.O.S gauche crédible »

  1. Bonne synthèse. J’aurais envie de dire comme ça, mais je ne suis pas le seul, que c’est la société hongroise qu’il faudrait changer et 80% du personnel politique…Au printemps il y aura une éclipse en Hongrie d’ailleurs; une éclipse pendant laquelle on pourra voir, pour un court moment, la moitié de la Hongrie qui ne vote pas.

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