Orbán rempile, le Jobbik s’installe, la gauche s’effrite

Photo : eszak.hu

Critiqué à Bruxelles et à Strasbourg, Orbán a malgré tout reçu le soutien de Joseph Daul, président du Parti Populaire Européen, le centre-droit communautaire. Photo : eszak.hu

Avec 45 % des voix, la Fidesz, parti du Premier ministre sortant, est le grand vainqueur des législatives 2014. L’opposition démocratique, loin derrière (26 %), n’a pas su capitaliser sur le « Orbán bashing ». Le Jobbik, lui, renforce son assise populaire (21 %). Les écolos du LMP, 5 %, reviennent tout sourire à l’Assemblée. 

La victoire était évidente. Annoncée. Claironnée à qui mieux-mieux par l’ensemble des médias. Mais après quatre ans d’un régime autoritaire, personnel, presque absolu, tant l’effet de cour a joué à plein, aucun observateur de la chose politique n’imaginait qu’une telle majorité de hongrois accorderait de nouveau sa confiance à son leader controversé. Si largement. Si facilement. Sans combattre. Faisant de Viktor Orbán le premier chef de gouvernement en exercice à enchaîner deux mandats depuis la chute du communisme.

Un triomphe, donc ? Pas tout à fait. Premier petit caillou dans la chaussure : la Fidesz s’est imposée avec moins de suffrages qu’en 2010, perdant près de 650 000 votes « domestiques » (hors magyars de l’étranger) par rapport au scrutin précédent. Une broutille, puisque les 44 % acquis (contre 52,7 %) suffisent amplement dans un système à un seul tour façonné pour avantager la majorité sortante. Deuxième accroc : la percée du Jobbik (+ quatre points en autant d’années). Le siphonnage n’a pas totalement fonctionné.

Orange passion

Dans ce qui s’apparentait plus à un référendum pour ou contre Orbán qu’à une législative lambda, le « oui » a été franc et massif. Telle Angela Merkel l’an dernier (« Une chancelière pour l’Allemagne »), le Premier ministre hongrois a attiré l’attention sur sa légitimité à (re)faire le job et sa capacité à fédérer les conservateurs autour de sa personne. Culte du « patron », besoin d’autorité naturelle, désir d’homme (ou femme) providentiel(-le) qui, de Paris à Moscou, est l’un des marqueurs de droite les plus prégnants dans l’Histoire.

Stratégie efficace. Oui, les 66,83 % de sièges remportés (133/199) sont dus à une omniprésence médiatique et à un sur-affichage des candidats Fidesz-KDNP confinant au KO technique face à des adversaires dépourvus de moyens. Mais l’orbánisation à outrance de la campagne (le/la choisir, c’est me soutenir) a rendu un sacré service aux impétrants « oranges ». Sous-entendu : pas de panique, « Viktor » veille au grain. Chose que la gauche a été incapable de reproduire, vu le charisme défaillant d’Attila Mesterházy.

"Le premier ministre de Hongrie. 6 avril : seulement la Fidesz !". Ou comment fondre le parti dans l'homme d'Etat. Photo : beszedirok.blog.hu

« Le premier ministre de Hongrie. 6 avril : seulement la Fidesz ! ». Imaginez qu’en France, le rôle de l’ensemble des candidats socialistes aux législatives se fonde dans la personnalité, la fonction et l’aura supposée de François Hollande. Photo : beszedirok.blog.hu

L’Alliance des jeunes démocrates (Fidesz) a conquis l’écrasante majorité des « circos » de Hongrie, réalisant même des scores au-delà de 50 % dans les régions de Győr-Moson-Sopron (51,71 %) et de Vas (50,1 %), au nord-ouest, ou de Bács-Kiskun (Kecskemét) (50,1 %), au sud. Écart moyen avec le second : 15 à 20 points. Comitat le plus disputé : Heves (Eger), où le Jobbik n’est qu’à 8,8 longueurs (39,31 % – 30,53). Côté villes, seules Szeged, Miskolc, et huit « districts » de Budapest n’ont pas suivi la tendance nationale.

« La question est de savoir si la politique économique « orthodoxe » d’Orbán va attirer des investissements après quatre années de décisions ad hoc (réduction des prix de l’énergie, ndlr) et d’environnement juridique incertain, avec ces énormes taxes supplémentaires sur les banques et les multinationales », tempère le politologue Péter Kréko, directeur du Political Capital Institute. « Nous pouvons nous attendre à vivre une situation proche de la stagnation. Ce n’est pas une condition idéale pour rester populaire ».

Hormis Szeged (au sud), Miskolc (au nord-est) et quelques arrondissements de Budapest, la Fidesz a remporté toutes les circonscriptions de Hongrie. Photo : valasztas.hu

Mis à part Szeged (au sud), Miskolc (au nord-est) et quelques arrondissements de Budapest, la Fidesz a remporté toutes les circonscriptions de Hongrie. Photo : valasztas.hu

Extrême ascension

Gábor Vona avait beau contenir sa joie, voire presque sembler désappointé dimanche soir, son parti, le Jobbik, a réalisé une performance encore plus impressionnante qu’au dernier round. D’accord, le contingent parlementaire fait du sur-place (12 % des sièges). C’est vrai, la forte abstention (40 %) lui a été bénéfique. Cependant, avec 985 028 voix contre 836 774 en 2010, la formation d’extrême-droite bondit de 4 % (20,5 au lieu de 16,7) et s’impose comme l’un des partis nationaux-populistes les plus puissants d’Europe.

Le Jobbik a récolté les fruits de sa « dédiabolisation ». Laissant de côté les chemises noires de la Magyar Garda, milice anti-« délinquance tzigane ». Réorientant son discours vers les familles nombreuses ou les naufragés des prêts en devises étrangères. S’adressant aux jeunes, déjà lassés d’une classe politique hongroise ruinée par les scandales à répétition. Néanmoins, les « meilleurs », comme leur nom le suggère, défendent la loi du Talion pour les criminels et ont tenu meeting dans une ancienne synagogue. Vous avez dit radical ?

"Nous allons gagner les élections de 2018". Gabor Vona, visiblement insatisfait du résultat pourtant sensationnel du Jobbik, joue le coup d'après. Photo : mon.hu.

« Nous n’avons pas atteint notre objectif, car la politique menée ces 24 dernières années va continuer […] Nous allons gagner en 2018 ». Gábor Vona, ne voulant pas se contenter du résultat pourtant sensationnel du Jobbik, joue le coup d’après. Photo : mon.hu.

Ses plus beaux « coups » sont à l’Est. Deuxième dans le comitat de Nógrád (24,38 %, un centième de plus que les socialistes), voisin de la Slovaquie. Deuxième dans l’Abaúj-Zemplén (29,44 %, à neuf points de la Fidesz), lui aussi frontalier. Deuxième dans le Szabolcs-Szatmár-Bereg (26,06 %, six points devant la gauche), limitrophe de l’Ukraine. Idem dans le Hajdú-Bihar (25,48 %). Capitale : Debrecen, seconde ville de Hongrie. Même topo dans le Jász-Nagykun-Szolnok (28,24 %). Et dans le Heves, mentionné plus haut.

Salgótarján, Borsod, Nyíregyháza, Ózd, le Jobbik s’est implanté dans ces bastions de l’industrie lourde en déshérence. Comme le Front National version Marine Le Pen à la conquête des bassins miniers (Hénin-Beaumont, Hayange…), l’ex-groupuscule fascisant a opéré un virage « social » le rapprochant des milieux ouvriers. Avec une récompense identique : l’adhésion des « classes laborieuses », estimant que le MSZP, décrédibilisé, et la Fidesz, préférant jouer à « je t’aime, moi non plus » avec Bruxelles, ne les représentent plus.

Alors, édulcorer, c’est gagner ? Visiblement, oui : « Les personnalités déjà élues (du Jobbik, ndlr) se sont efforcées de montrer qu’elles n’étaient pas extrémistes, qu’elles savaient gérer leur municipalité ou leur circonscription parlementaire, et se sont nettement différenciées des groupes violents qui avaient pu, lors du scrutin de 2010, effrayer beaucoup d’électeurs qui voyaient déjà des paramilitaires dans les municipalités », analyse Catherine Horel, directrice de recherches au CNRS et spécialiste de l’Europe Centrale.

Le Jobbik (en noir) est arrivé second dans 2165 villes de Hongrie. S'il gagne du terrain dans les circonscriptions de l'Ouest du pays (voir carte), le Jobbik reste un "parti de l'Est". Photo : Index.hu.

Le Jobbik (en noir), second dans 2165 villes, gagne du terrain dans les circonscriptions de l’Ouest du pays mais reste majoritairement un « parti de l’Est ». Photo : Index.hu.

Rouge déception

Ils voulaient « changer de gouvernement », selon l’intitulé de leur alliance. Ils devront se contenter de 38 sièges. Degré de nuisance : nul. La coalition hétéroclite MSZP-DK-Együtt-PM-MLP s’est royalement plantée. En dépit de tous ses efforts. Les « scuds » n’ont pas tardé à voler. « Je n’irai pas au Parlement », a affirmé Gordon Bajnai. « Les libéraux seront autonomes », a revendiqué Gábor Fodor. L’union est morte. Inévitablement, la question a surgi : la gauche doit-elle écarter son capitaine ? Attila Mesterházy n’y a même pas songé.

En fait, Kormányváltás a perdu dès son apparition. Trop de profils forts (le « boulet » Gyurcsány), de volontés « perso » (Bajnai viserait la mairie de Budapest en octobre), de tergiversations (naissance fin-janvier) alors qu’Orbán était depuis longtemps dans les starting-blocks. Si tout le monde se tire dans les pattes, comment proposer autre chose que l’alternance ? Mesterházy peut bien dénoncer une élection « injuste », se plaindre que la Hongrie n’est « pas libre » – et en cela il n’a pas tort – sa campagne était mauvaise. Ratée.

Il y a eu rejet. Épidermique. « Ce sont les mêmes têtes », râlent certains. « Que des bobards », grognent d’autres. Ferenc Gyurcsány s’est accroché à son poste malgré Öszöd. Gábor Simon, pris en fraude, a été le fossoyeur de ses camarades. Les Verts (LMP) ont surfé sur ce désaveu, retrouvant l’Assemblée après la surprise 2010 (7,5 %, 16 sièges). Le projet nucléaire russo-magyar de Paks, contre lequel ils ont bataillé dur, les a reboostés. András Schiffer, Bernadett Szél et la « Hongrie propre » pérennisent leur tribune.

A peine un cinquième des sièges. La future-ex-grande alliance de gauche piétine, grignotant  4 % de présence à l'Assemblée. Photo : valasztas.hu

A peine un cinquième des sièges. La future-ex-grande alliance de gauche piétine, grignotant 4 % de présence à l’Assemblée (15,28 % en 2010). Photo : valasztas.hu

« L’opposition, très éclatée, n’a pas réussi à profiter des mouvements de protestation populaire de 2012 (entre 70 000 et 100 000 personnes s’étaient notamment rassemblées le 2 janvier devant l’Opéra de Budapest pour dire « non » à la nouvelle Constitution, ndlr). Elle manque d’idées et n’a pas su renouveler ses cadres », souligne Antonella Capelle-Pogacean, chargée de recherches à Sciences-Po et magyarophile avertie. Éparpillement, déficit idéologique et troupes vieillissantes. Il faut renverser la table. De toute urgence.

L’expérience de la gauche au pouvoir (2002-2010), minée entre autres par les « affaires », l’austérité imposée et l’affaiblissement du niveau de vie, a vacciné bon nombre d’électeurs du vote socialiste. Le Jobbik, ripoliné pour la forme, est devenu, en tout cas sur le terrain, le deuxième parti du pays. Et, auréolé de l’onction de l’isoloir, Orbán relance le chantier – interrompu par la campagne – d’une statue posant la Hongrie en « victime » de l’Allemagne nazie, gommant ainsi la « collaboration » avérée entre Horthy et Hitler. Ça promet pour 2018.

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Une réflexion au sujet de « Orbán rempile, le Jobbik s’installe, la gauche s’effrite »

  1. Très bonne synthèse sur les différents partis.

    Je souhaite ajouter une nuance cependant: « Le siphonnage n’a pas totalement fonctionné. » Je crois que c’est un échec total. Si on additionne les masques que sont la redéfinition des circonscription afin d’être plus favorables au Fidesz, l’invisibilité technique lors de la campagne, que vous décrivez, ainsi que les moyens qui ont étés mis en place par le Fidesz pour justement siphonner le Jobbik, le score de ce dernier est très inquiétant.

    Il n’est pas que le reflet de leur changement d’image, il est, à mon avis, le reflet du rejet profond de toute la classe politique par les électeurs hongrois mais aussi des conséquences du discours du fidesz ces 5 dernières années, axé sur les racines culturelles hongroises.

    En gros je comprends ces élections ainsi: reprenons une dose de Valium et dormons. Le réveil pourrait être brutal cependant.

    Ps: le post de Scheppele toujours intérressant:
    http://krugman.blogs.nytimes.com/2014/04/13/legal-but-not-fair-hungary/?_php=true&_type=blogs&_r=0

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