Lecture : « Épépé », ou l’art d’en perdre son latin

Paru pour la première fois en 1970, l'ouvrage de Ferenc Karinthy a été réédité à plusieurs reprises. Dont la dernière chez Zulma, en octobre 2013. Capture d'écran : librairie-des-colonnes.org

Paru pour la première fois en 1970, l’ouvrage de Ferenc Karinthy a été réédité à plusieurs reprises. Dont la dernière chez Zulma, en octobre 2013. Capture d’écran : librairie-des-colonnes.org

Publié il y a 44 ans, ce roman de Ferenc Karinthy, fils de l’écrivain et journaliste hongrois Frigyes Karinthy, est une ode loufoque à l’errance.  Alors que la communication envahit les mœurs, le pitch met en scène un universitaire polyglotte piégé, incapable de se faire comprendre après avoir échoué dans un lieu étrange suite à un concours de circonstances. La lose, mode d’emploi.

En plus d’un intitulé farfelu pour la quasi-totalité des oreilles occidentales, Budaï n’a pas de bol. Linguiste de son état, il doit assister à un congrès ronflant entre confrères à Helsinki. Sauf qu’il ne verra jamais la Finlande. Vol dévié ? Correspondance manquée ? Trajectoire inexpliquée vers une destination inconnue, ça, c’est certain. J’attraperai un autre avion, pense notre paumé en transit. Qui ignore encore le pétrin dans lequel il est.

Budaï est magyar. D’ailleurs, son nom signifie « de Buda », la partie aisée de Budapest. Français, Anglais, Allemand, Arabe, Hébreu, Russe, et tutti quanti, il maîtrise assez d’idiomes pour s’en sortir avec n’importe qui et n’importe quand. Oui, mais pas celui de l’endroit où il a mystérieusement atterri. Aucune inscription familière dans les parages. Aucune transposition pour l’aiguiller. Pas un péquin pour l’aider. Galère droit devant.


Happé par la masse

Descendu du bus qui l’emmène à son hôtel, Budaï reste calme. Quelqu’un lui répondra forcément, au moins dans la langue de Shakespare. Lui indiquera comment retourner fissa à l’aéroport. Arrivé, il s’immisce dans la queue pour causer au réceptionniste. Patiente. Longtemps. C’est son tour. Manque de pot : l’homme grommelle un charabia hermétique, lui confie des chèques de voyage et lui confisque son passeport. Terminé.

Notre triste sire commence à stresser. Il n’a rien demandé de tout ça. Pas de panique. La catastrophe est encore loin. Une âme charitable croisée sur un trottoir daignera lui accorder un moment pour venir à son secours. Bon, on verra ça plus tard, hein. Budaï a les crocs. Il s’assoit à la terrasse d’un resto. Attend qu’un serveur note sa commande. Le garçon file sous son nez une, deux, trois, quatre fois. Sans lui adresser la parole.

L’inquiétude monte. Les rues de cette ville secrète sont bondées. Les passants tracent leur route. L’alphabet dépasse les 200 signes. Les téléphones déconnent. Zéro carte à l’horizon. Localisation impossible. Budaï est totalement perdu. Il se noie dans le dédale des transports publics. Grimpe dans des métros dont il ne connait ni la direction, ni le terminus. Un pataquès aux accents kafkaïens : chaos cérébral, indifférence, désespoir.

Linguiste de formation, Ferenc Karinthy (1921-1992) a eu des vies multiples : journaliste, dramaturge, romancier...et champion de water-polo. Photo : babelio.com

Linguiste de formation, Ferenc Karinthy (1921-1992) a eu des vies multiples : journaliste, dramaturge, romancier, animateur de jeux, et…champion de water-polo. Photo : babelio.com

Son rayon de soleil s’appelle « Épépé », « Pépépé », « Bébébé » ou « Dédédé ». Allez savoir. Liftière rencontrée dans un ascenseur de l’hôtel. Elle est grande, assez bien roulée. Avec elle, Budaï remue les bras jusqu’à son étage. Se dandine comme un beau diable pour lui déballer ses malheurs. Elle le dévisage, interloquée. Elle ne capte rien. Walou. Qui sait, à force d’essayer, peut-être réussira-t-il lui arracher un sourire. À la séduire…

En attendant, comment s’en sortir ? Son pognon fond à vue d’œil. Budaï se creuse les méninges : eurêka ! Il va frapper un quidam histoire d’être arrêté, puis réclamer, au commissariat, un interprète à qui il raconterait ses mésaventures. Un plan facile. Enfin, à priori. Les agents vitupèrent dans ce sabir imbitable. La garde à vue dure, s’éternise. Y’a-t-il un traducteur pour sauver le linguiste ? Une amende salée plus tard, on le libère.

Bill Murray à Pétaouchnok

S’il a gagné le droit d’être débarrassé de ces encombrants bracelets, Budaï est toujours coincé dans ce trou à rats. Sa dépression grandit à mesure que son pécule s’étiole. Bientôt, on l’expulsera de sa chambre. Il sera SDF. Il ne caressera plus « Rédédé », « Lélélé », truc, machin-chouette, peu importe. Les quelques caisses de fruits et légumes qu’il soulèvera au marché du coin le maintiendront tout juste au-dessus du précipice.

Tenons-nous le pour dit : Budaï vit un calvaire. Il erre dans une jungle de visages inexpressifs. Une mare d’angoisse. Il veut à tout prix quitter cette prison à ciel ouvert. Tel un Phil Connors submergé par un « jour de la marmotte » dont le scénario se répète à l’infini, l’universitaire se réveille chaque matin avec la boule au ventre. Conscient d’être dans un merdier monstre. Un tunnel sans échappatoire. Conscient, mais impuissant.

Budaï, c’est l’intello au savoir entravé. Privé de sa bouée. Comme le Murray journaliste, débordé par l’événement qu’il relate. « Le linguiste incapable de communiquer est emblématique de tous les orateurs, travailleurs manuels, peintres et pianistes, mathématiciens et nounous qui se retrouvent en rêve aphones, manchots, aveugles et sourds, dyscalculiques et pédiophobes », résume la blogueuse littéraire Christine Bini.

En 1999, Olivier Barrot chroniquait « Épépé » dans « Un livre, un jour ». Conquis.

 

Science-fiction, fantastique, comprenez : au carrefour de Philip K. Dick et de G. Orwell. Un soupçon de « Minority Report » (le système est roi) saupoudré d’une lichette de « 1984 » (sus à la différence), voilà le mix dans lequel macère le bouquin de Karinthy. Rajoutons-y une once de MacGyver, tant la débrouille sera le fil d’Ariane de Budaï. Avec, derrière l’intrigue, cette peur de l’insondable, Kryptonite de l’humain lambda.

« Ce qui me paraît absolument certain, c’est que Perec aurait adoré », dixit le romancier Emmanuel Carrère, signant une longue préface élogieuse. L’OuLiPien, responsable des Choses ou de la Disparition, n’est plus là pour appuyer le diagnostic. Le créateur de l’Adversaire et de Limonov, ô combien bouleversé par cette découverte, avoue en avoir fait son livre de chevet. L’auteur de ce post s’est lui aussi régalé. À vous de juger.

 

 

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