Gergely Szirmai : « L’âge d’or du cinéma magyar est terminé »

Même s'il est à l'aise face caméra, Gergő ne se considère pas forcément comme un professionnel. Photo JLP

Même s’il est à l’aise face caméra, Gergő ne se considère pas comme un professionnel (Photo JLP).

On pourrait l’appeler le « Norman fait des vidéos magyar ». S’il ne disserte pas sur la life comme le normand diaphane, Gergő, 26 ans, est lui aussi devenu célèbre grâce au Net. Comment ? En critiquant un film par semaine depuis 2011. Et ça marche ! Plus de 250 000 abonnés YouTube. Presque 108 000 sur FB. Références, actu ciné, popularité, projets : le boss de la « Hollywood News Agency » se confie.

Comment t’es-tu intéressé au ciné ?

Ça a commencé tôt. J’étais tenté par la production de petits films et de vidéos. J’aimais l’esthétisme, le graphisme. Pendant mon cursus d’arts et lettres à ELTE (université réputée de Budapest, ndlr), je suis parti à Chicago six mois étudier les techniques de réalisation et de montage. Nos « cours » se concentraient sur le boulot en groupe, la pratique, contrairement au modèle européen. Le théorique était largement mis de côté.

Hors-études, c’était cool, l’Amérique ?

J’ai touché à la culture US dès mon plus jeune âge. Je suis un enfant des années 1990. J’ai réalisé un rêve de gosse en côtoyant enfin de près cette partie si spéciale du monde. En me connectant personnellement avec elle, en vivant sur place, au-delà des films que je pouvais voir. C’était aussi énorme que je l’imaginais. Le « rêve américain » existe, ouais.

Ensuite, tu rentres à Budapest et tu intègres sa prestigieuse Académie du film…

Exact. Vraiment prestigieuse. L’une des plus anciennes de Hongrie. Cent-cinquante ans, quand même. Je me sentais privilégié d’avoir été accepté. Je serais incapable de résumer tous les savoirs que j’ai pu engranger. A l’époque, je n’avais pas de relations, mais mon bagage technique était hyper solide à la sortie. On nous a bien mis au parfum : le « marché » est minuscule à Budapest. Il fallait cravacher et se constituer un réseau.

La « Hollywood News Agency » est née aux Etats-Unis. Tu nous expliques ?

L’idée a surgi lors d’un travail scolaire quand j’étais à Chicago. On se familiarisait avec Photoshop et divers outils audio. Le but, c’était de construire des mini courts-métrages. Ensuite, le projet « HNA » est réapparu après mon retour en Hongrie.
Là encore dans le cadre d’un exercice de fac. Cette-fois ci, on devait apprendre à causer distinctement, à jouer face caméra. Le premier épisode, en mai 2011, est venu comme ça.

Et depuis, tu en sors un par semaine et celui-ci dure à peu près 10 minutes…

Le format n’a pas évolué depuis le début. J’ai juste bétonné mon speech. Les épisodes spéciaux sortent de la structure classique mais ils sont rares par nature. J’essaie de ne jamais aller au-delà de dix. Je vais te dire un truc : 10 minutes, c’est même beaucoup trop. J’adorerais arriver à 6 voire un peu moins mais j’ai tellement de trucs à balancer que je suis déjà obligé de faire d’énormes sacrifices pour tout caler sur la longueur habituelle !

Tu as réussi à dompter ta « peur » de l’objectif. C’était dur ?

Je n’étais pas timide ou effrayé. En fait, j’ai compris que je devais booster mes capacités vu le genre dans lequel je me lançais. J’étais plutôt nerveux, à dire vrai. J’ai combattu ce côté intimidant en m’entraînant sans cesse. L’aisance s’est imposée au fur et à mesure.
L’ « incompétence » me frustre. Je déteste faire des choses dans lesquelles je me sens mauvais. Je ne me considère pas forcément comme un professionnel. Mais j’y travaille !

Comment choisis-tu tes films ?

Assez simplement. Chaque semaine, il y a une ou deux grosses sorties en salles et hop, je m’y colle. Le thème sur lequel je vais blablater se dessine dans ma tête pendant le visionnage. Je ne prends aucune note. Je suis spectateur à 100 %. Je suis à fond dedans. Après, l’analyse peut commencer. Je n’ai aucune structure pré-établie. Je couche deux-trois trucs importants sur le papier histoire d’avoir un fil et après, j’improvise. 

Combien de temps passes-tu sur une vidéo ?

Environ une journée de pré-production + une et demie de montage. Je vois le film le jeudi et mon job s’achève généralement le samedi soir avec la publication sur Facebook et YouTube. L’environnement derrière moi, les bouquins, les figurines, tout ça, c’est ma chambre. Je range un chouïa pour que ce soit pas le bordel ! (rires). Les fans m’envoient quelques trucs et je trouve un endroit où les poser. Si possible dans le champ de vision.

Le mardi, tu lis d’ailleurs des messages de fans et y réponds dans les « Komment Kedd » (Mardis commentaires). Pour toi, c’est un moyen de se rapprocher d’eux ?

Ouais, voilà. On échange, on interagit. Les « Komment Kedd », c’est plus personnel. Il y a une atmosphère quasi-amicale. Certains fans veulent même traduire mes vidéos en anglais – il y en d’ailleurs quelques-unes sous-titrées – afin d’élargir mon audience.
Mais honnêtement, ça me paraît inutile car le gros de mon public est hongrois. Ce serait cool d’être connu mondialement, mais je ne me défonce pas comme un dingue pour ça.

Tu es très populaire en Hongrie. C’est une charge ou un plaisir ?

De nombreuses personnes me connaissent et sont super gentilles avec moi. Ce qui compte, c’est que mon intimité soit respectée. Mon adresse reste évidemment secrète.
Je n’ai jamais utilisé mon « statut » pour décrocher un boulot d’enfer ou obtenir une quelconque faveur dans le milieu du ciné. Je ne m’attendais pas à susciter un tel intérêt, si tu veux. Ça aurait été présomptueux de ma part. Surtout quand je me suis jeté à l’eau. 

Tu as réalisé ton premier clip avec le groupe magyar Ivan & The Parazol. Verdict ?

Hallucinant. Tu sais, j’ai l’habitude de produire des vidéos, des pubs, des machins du genre. Mais passer derrière la caméra, c’est une autre paire de manches. On m’a confié un budget relativement élevé alors qu’en temps normal, je privilégie le système D. Je dirigeais une équipe d’une vingtaine de personnes. On a tourné dans une décharge aux alentours de Budapest. On s’en est tirés en cinq jours, montage compris. C’était short !

Dans ton panthéon cinématographique, on trouve Zoolander de Ben Stiller et Fight Club avec Brad Pitt…Pourquoi ces œuvres-là t’ont-elles particulièrement touché ?

Je définirais difficilement « Fight Club » comme un film touchant, en fait. Mais c’est sûr qu’il a été d’une importance cruciale dans ma vie. En jouissance pure, en plaisir ressenti devant l’écran, c’est l’un des mes meilleurs moments de ciné. Zoolander a une valeur profondément sentimentale. Il me ramène à des souvenirs d’enfance, quand on le regardait ensemble avec ma sœur. Pourvu qu’ils ne merdent pas avec le 2 ! (rires).

Te considères-tu comme un « consommateur » de films ? Est-ce un besoin ? 

Affirmer ça serait exagéré. Les films me bottent clairement, c’est un hobby que j’apprécie, mais je n’ai pas BESOIN de cinéma comme j’ai besoin d’eau pour survivre. J’accorde à chaque film le temps de réflexion et d’analyse nécessaires après coup. Je songe d’ailleurs à bosser sur les séries TV en parallèle. Ça bouleverse un peu mon agenda mais tant que j’ai la tête hors de l’eau, c’est cool. Sinon, je kiffe Game of Thrones, Archer et South Park.

Tu as transformé le fameux « 50 nuances de Grey » en « 50 nuances d’envie de vomir » dans l’une des tes critiques les plus partagées sur la Toile. C’est si pourri ?

Totalement, mec. C’est primitif. C’est chiant. C’est stupide. Le socle narratif est en carton. Y’a zéro créativité. Les gens derrière cette daube immonde ont gagné un pognon monstre. Ils ont surfé sans scrupules sur le phénomène marketing du bouquin et les bas-instincts humains. Evidemment, ça a fait un tabac en Hongrie et dans le monde. Le sujet mériterait un débat, mais je refuse d’en parler plus. Sérieux, c’est nul. Tu dois le voir pour me croire. 

Je ne t’ai jamais vu t’attaquer au cinéma français. Tu t’en fous ?

Ma connaissance du cinéma européen est malheureusement assez limitée. Celle du français encore plus. C’est presque triste, j’avoue ! (rires). Ecoute, de mémoire, le dernier film que j’ai vu, c’était Intouchables. Le grand public a crié au chef-d’oeuvre. Moi pas. Après, l’histoire m’a plu, hein ! Remettre en cause son incroyable succès serait injustifié. C’est juste qu’en ce qui me concerne, y’avait pas de quoi se taper le cul par terre. Point.

Si on devait noter, ça équivaudrait à du 3/5, quoi...

Noter, c’est pas mon truc. Une expérience artistique ne peut être notée. On en discute, on partage ses impressions dessus, mais je me vois mal en mesurer une de cette façon. IMDB par exemple (Internet Movie Database, base de données sur le ciné appartenant à Amazon et comportant un système de points, ndlr), c’est naze. Un site comme Rotten Tomatoes (regroupant des critiques de professionnels US, ndlr) me convient mieux.

Et les films hongrois, ils te blasent ou ils te plaisent ? Par exemple, « White God » ?

« White God » va dans la bonne direction. Il soulève un tas de problématiques sociétales intéressantes sur la Hongrie d’aujourd’hui malgré quelques passages à vide de-ci de-là. Y’a pas de compromis ici. Soit c’est méga artistique, soit c’est résolument mainstream. L’âge d’or du cinéma magyar est terminé. J’ai été abreuvé de Béla Tarr, de Miklós Jancsó, et j’en saisis la qualité. De leur temps, c’était révolutionnaire. En 2015, l’effet s’est dissipé.

Les films d’auteur sont souvent jugés « élitistes ». Tu approuves ?

Partant du principe, souvent vrai, que le spectateur lambda a une approche superficielle du cinéma, les réalisateurs dits « alternatifs » ne s’embêtent pas à l’atteindre. Leur discours, c’est : « Je crée un produit artistique. Je ne divertis personne car je suis un artiste ». C’est égoïste et dénué d’impact. L’impact est l’essence de l’art. Tu délivres un message. L’art zappant l’impact se rapproche dangereusement de la masturbation.

« Coming Out », sorti en 2013, mettait en scène un animateur radio gay devenant hétéro suite à un séjour à l’hôpital. Les avis ont été plutôt mitigés. Quel est le tien ?

« Coming Out » montre efficacement à quel point une partie non-négligeable de Hongrois complètement butés déteste viscéralement les gays. Mais j’espère que dans dix ans, pour le bien de mon pays, ce film sera interdit de diffusion à la télé ou dans les salles obscures. Involontairement, il est foncièrement homophobe car il perpétue les clichés existants. L’idée qu’on puisse changer d’orientation sexuelle après un choc à la tête est ridicule. 

Question politique, pour finir. Juste avant les législatives d’avril 2014, un fan te demande ta préférence. Réplique : « Je n’irai pas voter ».  Viktor Orbán te gonfle ?

J’ai mes convictions. Je refuse de voter « contre » quelqu’un et je refuse de soutenir un candidat qui ne correspond pas à mes attentes. J’ai fait le tour des forces en présence et je n’ai rien trouvé de transcendant. Ce qui ne m’empêche pas pour autant d’être « acteur de la cité » et de défendre des causes. Il y a un grave déficit d’éducation politique en Hongrie. L’opinion publique émerge lentement. Je reste indépendant jusqu’à nouvel ordre. 

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